Gainsbourg etc.
La renaissance d’un album maudit

En février 1980 paraissait le premier double live de Serge Gainsbourg, enregistré au Palace quelques semaines plus tôt. Peu connu car mal réalisé et peu commercialisé, il vient de connaître une remarquable résurrection chez Mercury, à l’occasion du quinzième anniversaire de la mort de Serge. Avec Bruno Blum, artisan de cette réédition, retour sur un album maudit…

Par Franck Ernould

Fin 1979, Serge Gainsbourg est au zénith de sa popularité. Son album reggae, enregistré à Kingston avec la fine fleur des musiciens jamaïcains (Sly Dunbar, Robbie Shakespeare, Ansel Collins, Sticky Thompson…) lui a valu son premier disque d’or, et sa Marseillaise est numéro 1 dans les hit parades. Notre homme n’a plus donné de concert depuis 1964, à part quelques titres avec le groupe Bijou fin 1978. Fin décembre 1979, Serge remonte pourtant sur scène, pour dix soirées, avec l’équipe du disque (sauf le I Three : les choristes de Marley, alors en tournée aux USA, sont remplacées par des Jamaïcaines de Londres). Il a choisi un lieu mythique : Le Palace, alors haut lieu des nuits parisiennes. Trois concerts sont enregistrés, les 26, 27 et 28 décembre 1979, par Paul Scemama à bord du Manor Mobile.

Un mix raté
Ceux qui achètent, début 80, le double album Serge Gainsbourg au Palace (dont l’auteur de cet article !) sont pour le moins désorientés par ce qu’ils entendent… L’ingénieur du son, Geoffrey Chung, (le frère du guitariste soliste) est pourtant celui d’Aux armes et cætera., mais le mix et la production n’ont rien à voir : peu de graves, médium criard, balance foireuse, guitares agressives, voix des choristes trop devant… Un vrai supplice ! L’album ressort sur CD au milieu des années 80, dans une collection bon marché, « En concert » (aux côtés de Bachelet, Balavoine, Hallyday ou Lavilliers…), tronqué (10 titres seulement au lieu des 18 de l’original), mal masterisé, avec une pochette atroce et toujours le même mixage raté. Vraiment maudit, l’album ! Dans l’intégrale Gainsbourg, trois titres live figurent après les deux albums reggae : par contraste, ils n’en sont que plus médiocres…
Voici deux ans, Bruno Blum, alias Doc Reggae (www.brunoblum.com), grand spécialiste du genre, auteur de rééditions magiques des premiers albums de Marley, se lance avec succès dans le remixage, à Kingston, des deux albums reggae de Serge Gainsbourg (cf. KB n°185 ???). « Je voulais aussi emporter les bandes du live, mais ça ne s’est pas fait, de toute façon on n’aurait pas eu le temps. Silence radio ensuite, et à la rentrée 2005, je croise un responsable de chez Mercury, qui me donne le feu vert. J’aurais voulu travailler avec Philippe Lerichomme, qui a produit tous les albums de Serge à partir de L’homme à tête de chou, mais au final, j’ai tout fait seul, avec l’ingénieur du son Thierry Bertomeu ! ». [Pour des raisons qu’il est hors sujet d’exposer ici, Philippe Lerichomme n’a pas souhaité participer à ce projet, NDR]

Osons, osons !
Les bandes 24 pistes, stockées chez Universal, sont encore en bon état (elles sont passées au four spécial pour fixer la matière, puis reportées sur des fichiers AIFF au studio Marcadet fin 2005). Le projet commence par leur transfert dans Pro Tools HD, et Bruno s’aperçoit que le premier soir est inutilisable : trop de distorsion, micros mal placés, titres coupés… Les deuxième et troisième, en revanche, sont nettement meilleurs – c’est le troisième qui figure sur le double live original. « J’étais dans la salle – je me reconnais siffler à plusieurs endroits. Le son était assez pourri, on ne comprenait pas un mot de ce que chantait Serge ! », précise Bruno. Les obstacles techniques sont nombreux : « Nous avons d’abord passé trois semaines dans le studio perso de Thierry, à nettoyer piste par piste, avec des noise gates ou à la main. La caisse claire de Sly s’entendait partout, et dans le SM58 de Serge, il y avait carrément tout. Rien qu’en l’écoutant, on avait déjà l’impression d’être au concert ! Nous avons supprimé du Larsen « à la main » aussi, ce n’est rien d’autre qu’une fréquence assez pure et localisable. Nous avons continué au studio Garage, où nous avons bénéficié à la fois d’un gros Pro Tools et d’une console vintage, une API qui vient du studio Barclay. Nous sommes restés en studio un mois et demi en tout ! ».

Autres versions

Outre ces égalisations « correctrices », Bruno prend des options marquées : « Comme dans tout ce que je fais, il y a dans ce remixage un parti pris esthétique fort, nécessitant un engagement particulier. Le son de basse, par exemple, tout pourri sur l’original, personne n’aurait fait ça à ma place ; j’ai dû me battre pour avoir ce son reggae, personne ne comprenait que je veuille faire ça, mais je pense que tout le monde, maintenant, le trouve efficace… L’orgue d’Ansel Collins n’était pas assez présent. Il a fallu retravailler aussi la voix de Serge, et celle des choristes, prises de loin, et qui sonnaient très « médium ». Nous avons dû chiader les égalisations dans Pro Tools, « à la hache » parfois, il fallait oser ! Quand on écoute notre mixage par rapport à l’ancien, c’est le jour et la nuit ! ».
Sur certains titres, Bruno choisit des versions alternatives : « Harley Davidson vient du deuxième soir, elle est meilleure, mais fut écartée à l’époque pour un excès de Larsen que nous avons nettoyé. Autre version différente : Elle est si, chanson pour Dutronc que Serge déclame sans musique, comme un poème ». La publication sur double CD permet d’inclure des titres supplémentaires : « J’ai retrouvé un délire instrumental de Sly et Robbie sur Relax Baby Be Cool, un rappel de Lola Rastaquouère qui part en samba (!), et une autre prise d’Aux armes etc. Au total, donc, quatre prises inédites. J’ai aussi rétabli l’ordre original des morceaux, bouleversé sur le vinyle, et inclus deux petites interviews de Serge. Ce disque documente une période charnière : fin des années 70/début des années 80, rupture avec Jane/rencontre de Bambou, Gainsbourg devient Gainsbarre… Pour moi, c’est le meilleur de ses quatre live ! ».
Il aura fallu attendre 26 ans pour le redécouvrir dans les meilleures conditions. Le livret propose un texte de Gilles Verlant, des photos inédites, la reproduction d’un programme et d’un ticket de l’époque, les feuilles de bande… en un double digipack comme ceux des albums reggae remixés (qui ressortent pour l’occasion, après 70 000 exemplaires vendus !). Bref, un objet qu’on a envie d’acheter, et non d’avoir seulement en MP3. Ce devrait toujours être le cas…

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